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Je pense aussi que pour frapper l’imagination des gens qui, des décennies après les événements évoqués, baignent dans un autre monde, avec d’autres problèmes, il faut parfois appuyer sur certains faits.
Mais, il ne faut pas exagérer, à tort et à travers. Surtout pas à tort.
J’ai été attristé par ce qu’a écrit et dit devant les caméras de la télévision Bernard-Henri Lévy. On continue à ne parler que de ce qu’on appelle la partie visible de l’iceberg.
Quand Bernard-Henri Lévy met en cause la position du Parti Communiste Français à une certaine époque, quand on ergote sur l’attitude des diverses couches de la population française au même moment, on n’est pas, on ne peut pas être objectif.
Titulaire, pour tout diplôme, du Certificat d’Etudes Primaires, je n’ai pas la prétention de polémiquer avec un éminent philosophe. Je sais que mes mémoires n’intéressent personne. Mais pour réfuter des affirmations que j’estime fausses et injustes, je n’ai que mes souvenirs.
Après la guerre 39-45, j’ai fait une demande de Carte de Combattant de la Résistance. Elle m’a été refusée. Raison invoquée : « N’a pas de certificat prouvant son appartenance à une unité combattante homologuée ».
J’ai fait partie du bataillon L’Indomptable», unité M.O.I. (1) du Tarn-et-Garonne qui fut dissoute avant la libération complète du territoire métropolitain.
Si j’avais fait la chasse aux certificats, ou encore si j’avais été cuistot dans une unité homologuée, j’aurais eu ma carte et, peut-être même, une décoration !
Mais ce n’est pas à moi que je pense en parlant des anciens combattants de la Résistance qui ne sont pas homologués.
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Dès que j’eu repris mes esprits, trouvé du travail, j’ai cherché des contacts pour faire quelque chose.
Ce furent d’abord des lycéens de bonne famille qui parlaient de De Gaulle. Bon. On allait au théâtre municipal les soirs de réunions pétainistes. Du poulailler, on lâchait des tracts et des boules puantes…
Non, il fallait trouver quelque chose de plus sérieux.
Arthur K. me fixa un rendez-vous, avec une jeune fille, qui se tiendrait sous l’horloge de la place E., à 12h35, Françoise A., des Jeunesses Communistes.
Nous nous sommes vus trois fois, une heure chaque fois, en nous promenant.
Elle m’a interrogé : ce que je voulais faire, ce que je pensais faire. Elle m’expliqué qui étaient les J.C., ce qu’ils voulaient.
– dois-je adhérer ?
– pas du tout ; tu veux travailler avec nous, on te prend !
– d’accord !
Elle m’a présenté à Petit-Marcel. Petit-Marcel m’a présenté à Pierre G. A nous trois, on formait un groupe, pas une cellule, un groupe de trois. Çà s’appelait un groupe. Les cellules, c’était les membres du Parti.
Je ne devais connaître personne d’autre. Je ne devais posséder aucun carnet d’adresse, ne garder aucune correspondance, aucune photo d’amis ou de connaissances. En cas d’arrestation, je devais nier, nier, NIER l’évidence même. Les consignes s’arrêtaient là.
Je le répète, on ne m’a jamais demandé d’adhérer.
Je voulais travailler, j’étais des leurs, à part entière.
Tous les trois, mon groupe, on se retrouvait dans un square, sur les berges du fleuve. Jamais dans un café. Interdit ! On sortait notre jeu d’échecs. Pierre et moi, on s’y absorbait profondément tandis que Petit-Marcel commentait la partie, c’est-à-dire faisait son exposé politique. Il était le responsable de notre groupe. Examen de la situation internationale, militaire, française, consignes de lutte du Parti contre l’occupant.
Je n’ai jamais entendu parler d’une demande de reparution légale de l’Humanité en zone occupée, ni d’un discours de François Billoux au procès de Léon Blum.
Des cadres du Parti, je n’ai connu que les noms de ceux qui cassaient des pierres pour le Transsaharien, au Sahara où le gouvernement de Vichy les avait déportés.
De temps en temps, chacun de nous, en se privant, apportait un saucisson, du pain d’épice, du chocolat… On ficelait un paquet qu’on envoyait au Transsaharien.
A chaque réunion, et dès cette époque là, la lutte armée contre l’occupant était évoquée.
Après l’exposé politique, Petit-Marcel donnait la consigne de travail pour la semaine : distribution de tracts dans les boîtes à lettres (parfois, on nous donnait un seul exemplaire et il fallait se débrouiller pour en faire tirer quelques centaines…), collage de papillons, inscriptions sur les murs.
Il y eut des moments drôles… Pour renforcer la répression, Vichy avait recruté de jeunes policiers inexpérimentés. Ils patrouillaient, deux par deux, en civil. Mais on les avait gratifiés de gros godillots de l’armée, cloutés, et on les entendait venir à cinq cents mètres, dans le silence de la nuit.
Un soir, une femme qui m’avait vu glisser un tract dans sa boîte à lettres s’est mise à hurler à sa fenêtre :
– Au voleur ! Au voleur !
Jamais sur un stade, en petite tenue, je n’ai couru aussi vite un cent mètres !
Un autre travail nécessitait des vélos. Chacun le sien. Le premier fonçait devant, pour voir si la voie était libre. Le second suivait derrière, un pavé dans sa musette. Il le lançait, en passant, dans la vitrine de la permanence à l’enseigne de la francisque. Tous deux pédalaient comme des dingues, dans une direction opposée. Rendez-vous avait été pris, une heure plus tard, dans un autre quartier, pour s’assurer qu’on était intacts, comme après chaque action menée séparément. Juste une poignée de mains. Pierre et moi, on rentrait chacun chez soi. Petit-Marcel allait faire son rapport à un quatrième que je n’ai jamais connu. Même cérémonial, après chaque action.
C’était déjà plus sérieux que les boules puantes.
Je n’ai fait que des bricoles. Mais ayant aussi comme mission de collecter des fonds auprès des particuliers supposés anti-pétainistes, je fus très vite connu de trop de gens pour une petite ville de province. En peu de temps, j’étais, comme on dit, grillé. Petit-Marcel convint que je devais changer d’air, quitter la ville.
Et çà, Monsieur Henry Lévy, c’était avant. Avant l’entrée en guerre des nazis contre les russes.
Je n’ai jamais revu Petit-Marcel et son éternel sourire, ni Pierre G. et son regard sombre. Ils ont payé de leur vie.
Et sur combien de groupes de trois il n’en n’est resté qu’un ?
Alors, vous comprenez, çà fait mal d’entendre ergoter sur les dates, les prises de position de tel ou tel autre !
(2) Toulouse
]]>J’ai dû le quitter, après l’explosion dans le tunnel d’Ax-les-Thermes.
Plus tard, j’ai dû quitter brusquement l’Aveyron, parce que les gendarmes de Naucelle s’intéressaient à moi… mais cependant pas assez pour ne point me permettre de fuir. Harassé, j’ai frappé un soir à la porte du pasteur Delord, à Carmaux.
– Voilà, je suis pris de court. Je ne sais où aller
– Tenez, lavez-vous. Je vous prépare quelque chose à manger. Vous allez dormir ici et, demain, vous irez chez mon père, dans le Gard. Il dirige une léproserie à la Chartreuse de Valbonne. Vous y serez à l’abri. Les allemands ont une peur noire de la lèpre. Ils n’approchent jamais le secteur.
A Valbonne, pour un jeune homme de 22 ans qui n’a pas la vocation, l’atmosphère était insoutenable.
Pour soigner les malades, il y avait peu de médicaments. De l’huile de chomoul gras, du bleu de méthylène dont on baignait leurs plaies.
Pas d’électricité. Un générateur qui ne marchait que rarement, pour économiser l’essence.
Dans l’obscurité des couloirs, je craignais toujours de me heurter à l’un de ces hommes bleus qui me toucherait de son moignon, bien que l’on m’avait assuré que, sous notre climat européen, la lèpre n’est pas contagieuse.
Il en mourait souvent, dans des douleurs atroces.
Chonchette, l’institutrice poète de Martinique, a hurlé trois nuits de suite. La quatrième, le glas de la petite chapelle a sonné. C’est moi qui ai creusé sa tombe, dans le petit cimetière du cloître…
Les trois litres de gnôle que mon copain Mitka m’avait donné, en quittant Vauvert, étaient épuisés. Je n’avais plus rien pour me remonter le moral.
Malgré l’hospitalité sécurisante de Valbonne, je n’en pouvais plus. Je suis parti pour la Drôme, me louer comme domestique dans une métairie de Montmeyran.
1943
J’étais là, depuis un moment, quand mes parents me firent savoir que leur situation en ville devenait de plus en plus précaire. Ils s’attendaient à être arrêtés d’un jour à l’autre.
Dans une agence de Valence, j’ai trouvé (çà se trouvait à l’époque) un petit pavillon meublé à louer à Portes-lès-Valence, entre la RN7 et le Rhône.
(3) Gnioure
]]>Savez-vous que là, juste derrière, un peu en retrait de la Nationale, il y a une stèle. Douze noms y sont gravés. Douze hommes sont tombés là, main dans la main, face à un peloton nazi.
De l’autre côté de la Nationale, il y a le cimetière de Portes-lès-Valence où repose Nogier (4).
Les meubles du petit pavillon étaient tous branlants. J’ai demandé à la menuiserie d’envoyer quelqu’un. Ce fut Nogier. Je l’aidais à maintenir les planches pendant qu’il rabotait, et on s’est mis à causer.
C’est comme çà que je l’ai connu.
Il m’a tout de suite procuré une attestation d’emploi signée de son patron (sans justification d’emploi, les jeunes se faisaient envoyer au S.T.O.)
Toute la famille s’est installée dans la maisonnette. Nous n’étions d’ailleurs plus une famille, mais des amis. Nos fausses cartes portaient des noms différents.
Nogier m’a fait embaucher à l’usiner Barnier, à Valence.
Pour y aller en vélo, j’empruntais le chemin vicinal, parallèle à la Nationale 7, entre le Rhône et la voie ferrée, qui rejoignait la RN7 au Pont des Anglais, à l’entrée de Valence.
Un jour, j’étais de matin (on commençait, je crois, entre 5 et 6 heures du matin pour finir en début d’après-midi), je pédalais seul dans la nuit silencieuse quand, soudain, une voix tout près de moi cria :
– arrête petit !
Je mis un pied à terre, mais je ne distinguai personne à l’entour. L’homme était sans doute allongé dans le champ de colza car, dans ce champ, la voix repris :
– fais demi-tour, les boches sont au Pont des Anglais !
Je n’ai même pas dû dire merci… j’ai filé à la maison.
Chaque fois que la voie de chemin de fer était plastiquée, les nazis ramassaient quelques personnes, comme çà, par surprise, et on ne les revoyait jamais plus… portées disparues…
Français de Drôme, tu m’as sauvé la vie ! J’espère que toi aussi tu t’en es tiré !
Mes papiers étaient « bons ». Mon cousin Emile s’était procuré un authentique extrait de naissance, celui d’un jeune parisien. A l’aide cet extrait, il avait obtenu, à Toulouse, carte d’identité, carte d’alimentation et tout !…
Avec le même extrait de naissance, la Police d’Etat me délivra le même jeu de papiers, de vrais papiers !…
On était trois à avoir exactement les mêmes papiers, le véritable André B., mon cousin et moi-même. Bien en règle !
C’était trop beau ! Voilà qu’Emile me fait prévenir à Portes-lès-valence que je devais décamper au plus vite, en changeant d’identité.
A Toulouse, il s’était fait aborder dans la rue par trois inspecteurs de Vichy.
Contrôle d’identité :
– Papiers !
Il montre sa carte, bien en règle.
– Fouillez-le !, dit le chef
En deux secondes, Emile s’est fouillé lui-même. Il a sorti son 7.65 et il a tiré en l’air.
Pendant que les autres s’aplatissaient au sol, il a pris le large…
Mais les papiers au nom d’André B. étaient restés aux mains des flics et, bien entendu, ordre fut donné à toutes les polices de retrouver André B. !
J’étais aussi un André B. ! Je courus chez Nogier.
– Apportes-moi une photo d’identité et prépare tes affaires. Demain, on monte dans le Bedaud (l’Ardèche).
(4) Gaston Nogier – 27 juin 1902 Le Charnier St-Mélany, 26 novembre 1944 Portes-lès-Valence
]]>On savait que les archives de l’état civil de Maubeuge avaient été détruites lors d’un bombardement, en 40. Pas de vérification possible !
Pas de carte d’alimentation non plus…
– T’n’en auras pas besoin, là-haut !
Il me présenta au patron d’une scierie :
– tu ne pourrais pas mettre ce jeune dans tes coupes ?
Le gars se passa la main sous la casquette, se gratta la tête, embarrassé :
– c’est que j’ai déjà des républicains espagnols dans les coupes !
– çà ne fait rien, on va monter au village !
Il m’emmena chez Marcel (5).
– un jeune réfugié du Nord, tu ne pourrais pas l’employer ?
– vous allez bien boire un canon ?…
On trinque
– Alors ? demanda Nogier.
– Alors quoi ?, demanda à son tour Marcel, interrogeant Nogier de son regard bleu, en souriant.
– …
– Ah oui ! Mais bien entendu, il reste, cette question !
Je n’ai pas été ouvrier chez Marcel. J’ai travaillé, mais j’étais comme un jeune frère pour lui, comme un autre fils pour sa mère.
Je tombai malade. Pour voir le docteur, c’était facile. La nuit tombée, lorsqu’on apercevait deux phares serpenter sur la route, dans la montagne, çà ne pouvait être que le docteur qui montait dans un hameau.
J’ai arrêté sa voiture :
– Docteur, je ne tiens pas à aller vous voir à la ville…
Il m’a ausculté dans sa voiture, m’a établi une ordonnance et m’a tapé sur l’épaule avant de redémarrer,
– Allez, encore un peu de patience, ce sera bientôt fini pour toi !…
De Portes-lès-Valence, les nouvelles étaient bonnes. Çà sautait presque toutes les nuits sur la voie, entre Avignon et Valence : les trains de l’Afrikakorps, ou de l’Armée d’Italie qui remontaient.
La maison de mes parents était située à environ 300 mètres de la voie.
Toutes les nuits, des patrouilles avec des chiens tournaient autour de la maison…
De plus, mon père avait été requis comme garde-voie.
Je tremblais pour eux, pour lui surtout !…
J’en ai parlé à Marcel… Oh ! Pas trois phrases :
– j’ai mon oncle, ma tante et deux cousines, à Portes. Il faudrait qu’ils puissent monter ici…
Il a hoché la tête et en a parlé au Maire (6).
– çà va ! L’école des Sœurs est désaffectée. Il y a un fourneau. Ils y seront bien…
Il fallait aller les chercher.
Le jour venu, il a soigneusement préparé son camion à gazogène. Il a mis du charbon et du bois de réserve, s’est préparé un casse-croûte, puis il s’est habillé : une chemise à carreaux neuve, un bleu propre. Il s’est mis au volant, aussi calmement, aussi souriant que lorsqu’il allait chercher un chargement de châtaignes au village voisin.
Je l’ai regardé partir. Et si je ne le revoyais plus ?
Il m’a simplement dit que pour le retour, il passerait par Vallon-Pont-d’Arc et Ruoms, pour éviter Aubenas.
Alors, ils vont passer le Rhône, à Pont-Saint-Esprit…
Je savais que le pont était gardé aux deux bouts par les allemands. Ils contrôlaient d’ailleurs tous les ponts…
Que ce jour-là m’a paru long !…
De là haut, je scrutais la route. Le soir tombait… enfin ! Les deux phares du gazogène !…
Dans la cabine, à côté de Marcel, ma mère. Sur le plateau du camion, la machine à coudre, deux matelas, deux malles, mon père et mes deux sœurs blottis sous des couvertures… quel tableau !
Dieu merci, les feldgendarmes étaient fatigués, ou distraits, ce jour-là !
Pendant que mes parents se restauraient chez Marcel, les gens du pays examinaient le camion.
En quelques heures, il y avait à la maison tout ce qui manquait…
Ils apportèrent qui une chaise, qui une poêle, qui des lampes à carbure…
Quand ils eurent fini leur repas, tout était déjà installé à l’école libre qui leur servait d’asile.
Le village a veillé sur eux jusqu’à la Libération.
Quand quelqu’un cuisait du pain, il y en avait toujours un pour eux. Quand on tuait un tchabri (7), ils avaient leur part.
Certains faisaient parfois de longs trajets, à travers faysses (8) et châtaigniers, pour leur apporter quelque chose.
Ardéchois, ils faisaient çà naturellement. Comme Marcel quand il sulfatait sa vigne.
Ils n’étaient pas dans les unités combattantes.
Ils étaient des Français d’Ardèche…
Je les aime pour ce qu’ils sont, à tout jamais.

(5) Marcel Roux – 12 juillet 1903 St-Mélany, 19 avril 1990 Guilherand Granges
(6) Fernand Fournet – 13 novembre 1866 La Mathe St-Mélany, 1er janvier 1945 La Brousse St-Mélany
Maire de Saint Mélany du 7 décembre 1919 au 27 février 1944
(7) cabri, chevreau
(8) cultures en terrasses
Crédits photos : archives familiales et Michèle Durand (née Illy)
Fac-similés de documents : archives familiales
© marc draer, novembre 2007
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